L’attribution des appartements dans une coopérative d’habitation est un peu le baptême du feu de la communauté. Jusque là, on échangeait des choses assez sympathiques et ne prêtant pas à des litiges très sérieux: surface des espaces verts, locaux mutualisés, couleurs des murs, etc. Mais quand il s’agit de savoir qui habitera au cinquième côté jardin, les choses se corsent… Voici pourtant ce qu’une coopérative genevoise vient de faire dans l’allégresse la plus totale.

La chose mérite qu’on s’y arrête car des solutions non négociables sont souvent plus simples et de fait plus employées. Par exemple, on va préférer que les coopérateurs ne se partagent pas eux-mêmes les surfaces, mais les attribuer sur la base de leur ancienneté dans le processus coopératif. « Ainsi, témoigne un responsable, ils ne négocient pas entre eux, et n’en gardent aucun contentieux. Au pire, c’est nous, la direction, les ‘méchants’; et c’est plus facile à vivre pour eux que d’en vouloir à leur voisin ».

Nous voilà donc devant une coopérative qui veut expérimenter un telle négociation, se frotter à un partage « en conscience », même si rien n’est gagné.

Je suis mandaté pour faciliter deux à trois rencontres qui mèneront, ou pas, à ce partage pleinement vécu, et le défi est plus que séduisant.

Première rencontre participative: explorer

IMG_20160123_104728848Les objectifs que nous nous fixons: un large partage des coopérateurs sur les critères d’attribution possibles, l’exploration de différents scénarios de partage, des tests en réel. A un second niveau, nous comptons que cette rencontre complète les expériences et les compétences des coopérateurs en matière de relation et de négociation entre eux. Ainsi, quelle que soit l’issue de ces rencontres, nous savons que bien menées elles développent le fameux « vivre ensemble ».
Après une introduction classique (enjeux, plan de la rencontre, étiquette proposée), je lance une première discussion ouverte avec les participants (une trentaine de personnes) sur le thème puis je les invite à se structurer en trois groupes devant chacun imaginer et explorer un scénario de partage.
Ils ont une trentaine de minutes pour cela, au terme desquelles ils présentent aux autres participants leurs conclusions. Sur les trois groupes, un estime qu’il n’a pas abouti à une piste présentable, alors que les deux autres « tiennent » chacun quelque choses de plutôt construit en si peu de temps:

  • Un scénario de partage reposant sur des critères de choix d’appartement. Les futurs habitants seraient invités dans un premier temps, à partir de leur critères préférentiels, à choisir les appartements rassemblant le plus de leurs critères de prédilection. Une fois tous les critères posés sur un plan du bâtiment, on verrait ainsi où chacun pose le maximum de point. Le jeu qui suivrait inviterait chacun à enlever un, deux ou trois critères, afin de voir si un partage consensuel apparaît quand chacun se montre « moins disant ».
  • Un scénario basé sur une vieille antienne, le « mérite » des coopérateurs, même si le mot n’est pas utilisé. Il serait calculé de manière savante, à partir d’une flopée de facteurs comme l’ancienneté dans la coopérative, l’assiduité aux réunions, la participation à des groupes de travail, voire même une auto appréciation de l’engagement dans la coopérative. Une méthode mécanique, comme le jugeront certains, mais qui évite des débats à l’issue incertaine. Et comme la coopérative et dite « participative », beaucoup trouve normal que la participation soit récompensée.

Les avis sont partagés, et je ne rentrerai pas dans le détail des argumentations, sauf à dire que même chez les tenants de la méthode dite mécanique, on sent poindre un regret d’abandonner une voie plus humaine, plus réfléchie, plus créative.

J’avais prévu d’inviter les participants à « jouer » leurs scénarios, manière de les faire évaluer à chaud par notre public. Mais ces deux scénarios s’avèrent trop complexes et trop neufs pour les improviser aujourd’hui. Nous décidons que deux groupes se forment pour, dans les jours à venir, affiner leurs modèles au calme, les « jouer » en public, et venir nous présenter leurs conclusions lors de notre prochaine rencontre.

Au moment de se quitter, l’ambiance est partagée. A la fois le groupe a été très productif, et la convivialité est restée de règle, à la fois il mesure que l’enjeu est audacieux alors que le temps est compté. Certains avouent un léger découragement. Le temps nous a également manqué parfois.

Deuxième rencontre participative: boucler un modèle

Cette fois, il s’agit vraiment de conclure avec un modèle de partage, ou d’abandonner. Nous voulons: connaître les conclusions des deux groupes de travail, voir ce qui est « sauvable », et finir avec notre modèle d’attribution ou décider d’en rester aux vieilles méthodes mécaniques sans regret.

Nous avons un tout petit peu moins de participants que la première fois, signe pour certains peut-être d’un découragement? Nous recevons le message que les absents nous font confiance et nous ne nous formalisons pas.

Prenant acte du fait que lors de la rencontre précédente nous avons manqué de temps, souvent consommé par des avis, des commentaires, des « ce serait mieux si… », je dois utiliser une formule plus active. Je décide de m’inspirer de la méthode dite de « Décision par consentement ». A la différence de la décision par consensus, qui exige le « oui » de chacun, le consentement part paradoxalement du « non ». Ce qui chez les humains est beaucoup plus simple à obtenir… En clair, il s’agit de présenter des propositions, et de relever, pour chacune d’entre elles, les « non » des participants. De vrais « non », des objections qui révèlent « mon incapacité à vivre avec ».
Au groupe alors, soit de lever cette objection (par une vraie prise en compte et une vraie correction qui valent pour le contradicteur), soit, s’il n’y parvient pas, à abandonner la proposition et à passer à une autre. Et ainsi de suite. En fait, dès qu’une proposition ne suscite aucune objection, elle est validée et la démarche se termine instantanément. (un peu de matière sur le sujet ici)

Le groupe parti pour le scénario « mécanique » nous présente ses explorations et ses conclusions. Une très belle méthode de calcul a été modélisée. Les coopérateurs reconnaissent les coefficients de calcul et leur poids dans la méthode. Mais il reste des objections sur l’aspect brutal d’un tel processus et le deuil à faire d’une méthode plus participative, plus consciente. Le principe des objections fonctionne à plein et nous permet d’avancer vite dans cette discussion. Il apparaît en définitive qu’un tel modèle n’est acceptable par tous qu’en dernier recours, si rien d’autre n’a marché.

Le groupe qui a travaillé sur le scénario des critères de logements nous montre les avantages et surtout les limites de son modèle. Un ange passe. Il apparaît que les deux groupes ont peut-être manqué de temps, et que certains participants voient maintenant comment le modèle des critères pourrait être bonifié et peut-être sauvé. Je propose que les deux groupes se reforment tout de suite, avec de nouveaux volontaires si besoin, pour nous présenter trente minutes plus tard leurs corrections éventuelles.

Quand la demie-heure a passé, nous nous retrouvons avec une piste très intéressante. Le scénario « mécanique » est retenu comme ultime outil au cas où le scénario des critères ne fonctionne pas. Aucune objection dans le groupe.
Le scénario des critères a été affiné. L’enjeu n’est pas de tout détailler dans cet article, mais disons en résumé que chaque futur habitant serait détenteur de 5 gommettes numérotés de 1 à 5, gommettes qu’il distribuerait sur le plan du bâtiment pour représenter ses choix prioritaires, de 1 à 5. Si plusieurs habitants posent les mêmes critères, tout l’enjeu serait alors de faire preuve de souplesse. « Que se passe-t-il si je passe à mon choix numéro 2? Est-ce que cela fait bouger les autres ? Est-ce que c’est supportable ou pas? » Etc. Il est envisagé un deuxième tour, au cours duquel on augmente le nombre de gommettes, de manière à assouplir les positions, en élargissant le « possible » de chacun.

Nous poursuivons tous ensemble l’affinage du modèle pour arriver aux étapes suivantes:

  1. Une présentation détaillée du bâtiment, sa structure, sa lumière, les nuisances éventuelles, afin que tous les coopérateurs partagent un savoir commun sur les lieux avant de « jouer ».
  2. Une séparation des futurs habitants en quatre groupes correspondants aux nombres de pièces des appartements (dans une coopérative, cette attribution par taille est déjà réalisée « mécaniquement » selon la taille du foyer). Chacun de ces groupes par taille devenant responsable de ses attributions.
  3. Un premier round durant lequel les coopérateurs posent leurs gommettes sur les plans et s’essayent à des premiers mouvements et discussions. Pour ne pas déplacer les gommettes, chacun viendrait avec un pion personnel, qui lui servirait pour ses déplacements.
  4. Un deuxième round, si le premier n’a pas été concluant, pour lequel on prend un nouveau plan, faisant le pari que certains coopérateurs démarreront différemment. Surtout, les coefficients de « mérite » (qui auront été calculé selon la « méthode mécanique ») sont divulgués aux coopérateurs. Chacun a ainsi instantanément une image de son « pouvoir » potentiel dans l’attribution. Même si l’attribution n’est pas encore basée sur l’ancienneté et la participation, ce moment aurait selon les coopérateurs l’avantage de remettre les pendules à l’heure.
  5. Enfin, un troisième round, si les discussions ont encore échoué au deuxième, verrait l’application pure et simple du calcul mécanique. Les points engrangés grâce à l’ancienneté et à la participation constitueraient une sorte de top qui indiquerait clairement dans quel ordre de priorité peuvent se prononcer les futurs habitants. Sans discussion possible alors.

A l’issue de cette rencontre, trois heures après son début, les coopérateurs sont enthousiastes. Certains trouvent certes que « quand même, ça prend du temps ». Mais la plupart avouent ne pas avoir imaginé, au sortir de la première rencontre, qu’ils pourraient terminer aujourd’hui avec un modèle qui les satisfasse. L’euphorie est générale. Nous sommes excités de nous retrouver pour la troisième et dernière rencontre, celle des attributions proprement dites, qui verra l’application de notre prototype.

Troisième rencontre participative: les attributions

Avant cette phase fatidique, nous avons pris soin de trouver un animateur pour chaque groupe d’attribution (un groupe = un taille d’appartement). Nous les avons rencontrés la veille, pour valider en commun le processus et je leur ai transmis les quelques conseils de base pour s’improviser facilitateur.  Ils s’avouent au matin un brin ému par leur responsabilité.

IMG_20160319_093220533_HDRAprès un rappel de l’enjeu de la rencontre et la présentation du bâtiment, les groupes se rendent sur leurs lieux de travail respectifs et lancent le processus. Le comité organisateur est impatient et touché de les voir fonctionner avec ce modèle si frais, si ambitieux, et si fragile en même temps.

Très vite, les plans sont remplis de gommettes et de pions individuels, avec bien sûr leurs lots de doublons. Mais cela n’engendre aucun conflit. On discute, on déplace, on teste, exactement comme nous l’avions imaginé, peut-être mieux, tellement la convivialité est de mise.

IMG_20160319_105809026En moins d’une heure le groupe des 3 pièces conclut. Il avait un avantage: le rapport entre le nombre d’appartements disponibles et les demandeurs était de 3/2. En clair, il manquait un tiers des effectifs pour nourrir le débat, et en attendant que des candidats supplémentaires se fassent connaître, leur absence donnait beaucoup de souplesse à nos protagonistes.

Un peu plus tard, le groupe des 6 pièces termine aussi. Nous veillons à ne valider qu’après un dernier tour de table très formel, où chacun doit répondre à la question « Comment est-ce que je me sens avec cette disposition générale et cet appartement? ». Il est étonnant d’entendre une table entière répéter « Content. Content. Très content. Content. Très content. Très satisfait. Etc. », alors que la minute d’avant l’échiquier semblait bloqué. Il nous a juste parfois fallu soutenir le cheminement d’un « Et si quelqu’un bougeait, juste pour voir? Bouger c’est tester, pas signer ». Et l’humain de se montrer souple, tolérant, changeant… Que du bonheur!

IMG_20160319_100428337_HDRIl est également amusant de voir les participants s’inquiéter plus souvent pour les autres… Quelqu’un est ainsi obligé de répéter après la conclusion du partage: « Ne vous sentez pas coupables. Le premier étage, c’était parmi mes premiers choix, ça me convient tout à fait ». Ailleurs, un coopérateur dit à son voisin: « Là je bouge, finalement, car je sais que tu le mérites plus que moi ». Ambiance.

En deux heures, le groupe des 4 pièces termine à son tour. Chez eux, qui comptaient 11 appartements, il manquait 2 futures familles à l’appel, soit une très légère souplesse. Mais quand même. Là aussi, il a fallu tester, re tester, déplacer, discuter, jouer. Jusqu’à ce qu’une constellation appréciable par tous apparaisse. C’est le premier groupe à devoir passer par un deuxième tour, celui qui dévoile les points de « mérite » acquis par les coopérateurs. Mais tous avouent avoir vite oublié ce hit parade. Pas envie de se prendre la tête avec ça. « Au contraire, dit quelqu’un, ça nous a même motivés à poursuivre les tests et les déplacements, pour s’éviter cette mécanique bête et méchante ».

Seul le groupe des 5 pièces semble ramer un peu. Ils passent par un premier tour assez long, où tout semble revenir, malgré tous les essais effectués, au même blocage. On sent l’énergie descendre peu à peu. A noter que ce groupe compte avec la présence d’enfants, qui ne comprennent pas tellement ces notions de déplacements et de tests. Quand ils veulent tel appartement, c’est tel appartement et pas un autre… L’un dit « Je ne comprends pas pourquoi ça bloque ici, pourquoi personne ne veut cet appartement au premier étage ». Et un adulte de lui répondre: « Ben et toi, tu le veux? » « Non ». « Alors tu as compris… »
Lors du deuxième tour,ce groupe aussi néglige le hit parade qui est dévoilé. Tous font un effort sur le nouveau plan et la configuration change. Pourtant un blocage revient, différent et pareil en même temps. Ils sont les seuls à n’avoir pas terminé, nous nous rapprochons des trois heures fatidiques, ils fatiguent et supportent difficilement les observations des autres coopérateurs, venus guigner « où ça en est ».
Pour finir, ils décident de s’isoler dans une autre salle de travail. Ce petit mouvement, et le calme obtenu, sont suffisants pour rafraîchir les esprits et bousculer l’échiquier. Une nouvelle constellation apparaît, des affinités entre futurs voisins se font jour, on re-discute, on re-considère, et tout à coup, tout est là. Tour de table. Pause de cinq minutes pour bien y réfléchir. Ultime tour de table. Oui, tout le monde est tout à fait satisfait de cette configuration. A voté !

Conclusions

L’histoire se termine sans qu’aucun groupe n’ait eu besoin de passer au troisième round, celui de l’attribution dite mécanique, au mérite, et personne ne semble vraiment en croire ses yeux.

Le tour de parole final est édifiant. Florilège:

 » C’est fascinant ce qui se passe ici. Cela me donne pleine confiance dans le groupe.
 » Je suis très contente. C’est une expérience très bizarre et très agréable à la fois.
 » Je me sens privilégiée de faire partie d’un tel groupe et d’une telle aventure.
 » C’est super qu’on ait pu confirmer ainsi toutes nos valeurs de partage, de cohésion,…
 » Un projet humain magnifique.
 » C’était improbable et ça a marché.
 » Bravo pour les efforts, la tolérance, le respect, l’humilité!
 » Un très beau processus, un modèle, une innovation pour les autres, à confirmer.
 » Un miracle. Tellement compliqué au départ, et ça aboutit.

 

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